Corrie ten Boom

Corrie ten Boom

Du haut de la colline, nous aperçumes le camp, semblable à une large cicatrice, se détachant sur la campagne allemande ; une ville de baraquements grisâtres, clôturée par des murs de béton hérissés à intervalles réguliers, de miradors. Au centre, une cheminée carrée laissait échapper dans le ciel bleu une vapeur grise. »Ravensbruck ! »

Murmuré tel une malédiction, ce mot se propagea dans les rangs. C’était le célèbre camp d’extermination pour femmes, dont nous avions déjà entendu parler à Haarlem. Cette masse de béton trapue, cette fumée qui disparaissait dans la lumière éclatante – non, je refusai de les regarder ! En descendant de la colline aux côtés de ma soeur Betsie, je sentis la Bible qui ballotait entre mes omoplates. La Bonne Nouvelle de Dieu… La destinait-il aussi à cet univers-là ? Nous étions suffisamment près pour distinguer les panneaux portant la tête de mort et tibias, installés ça et là, le long des murs, signalait la présence de lignes électrifiées. Les lourdes portes métalliques s’ouvrirent et nous les franchimes. Devant nous, sur plusieurs hectares, s’étendaient des bâtiments couleur de suie.

Juste derrière le mur, à hauteur de la taille se trouvait une rangée de robinets. Nous nous y précipitâmes, passant sous l’eau nos mains, nos bras, nos jambes et même nos têtes afin de chasser l’odeur nauséabonde des fourgons. Un groupe de gardiennes en uniforme bleu foncé accourut vers nous, gesticulant et criant, en agitant leurs matraques. Elles parvinrent à la fin à nous arracher aux robinets et nous firent descendre l’avenue qui passait entre les bâtiment. Ce camp nous apparut beaucoup plus sinistre que celui que nous venions de quitter. Au moins, à Vught, nous défilions en regardant les champs et les bois. Ici, le regard se heurtait toujours à la même barrière de béton. Le camp était installé au fond d’une vallée faite de main d’homme et dominée de chaque côté par des murs surmontés de fils électrifiés.

Nous nous arrêtâmes enfin. Devant nous, un vaste chapiteau de toile, sans côtés, recouvrait un demi-hectare de litière de paille. Ayant trouvé une place sur le bord, je m’assis avec reconnaissance auprès de Betsie. Aussitôt assise, aussitôt debout. Des poux ! La paille en grouillait. Pendant un moment nous restâmes debout, tenant notre couverture et notre taie d’oreiller le plus loin possible de ce sol infesté. Puis, résignées, nous étendîmes nos couvertures sur la paille animée et nous nous assîmes. Des prisonnières avaient apporté des ciseaux de Vught. Partout, sous l’immense tente, les femmes se coupaient les cheveux. On nous fit passer une paire de ciseaux. ll n’était pas question de garder des cheveux longs dans un tel endroit et il nous fallait faire comme tout le monde. Je ne pus toutefois retenir mes larmes en coupant les boucles châtains de Betsie.

Vers le soir, il y eut de l’agitation à un bout de la tente. Un cordon de SS faisait évacuer des femmes. Comme ils se dirigeaient vers nous, nous nous levâmes tout en ramassant notre couverture. Quelques dizaines de mètres plus loin, ils cessèrent leur poursuite. Nous restions debout, ne sachant que faire. Personne ne connaissait la raison de cette éviction. Un nouveau groupe de prisonnières était-il arrivé ? Les femmes étendaient leur couverture à même le dur sol cendré.

Progressivement, il nous vint à l’esprit que nous allions passer la nuit, là-même où nous nous trouvions. Nous étendîmes ma couverture sur le sol, avant de nous étendre côte à côte et de nous couvrir avec celle de Betsie.  » Le soir décline et nous menace tous…  » entonna Betsie de sa douce voix de soprano. Les femmes qui nous entouraient suivirent  » Reste avec nous Seigneur…  »

Vers le milieu de la nuit un déluge de pluie accompagné de tonnerre nous réveilla. Les couvertures étaient trempées et des flaques d’eau se formaient au-dessous de nous. Au matin, le champ ressemblait à un étang. Mains, vêtements et visages étaient noirs de boue. Nous étions occupées à tordre nos couvertures, lorsque l’ordre arriva de se mettre en rang pour le café. Ce n’était pas du café mais un liquide qui s’en rapprochait par la couleur et que nous acceptions avec reconnaissance, en défilant en double rang devant la cuisine de fortune du campement. Chaque prisonnière reçut également une tranche de pain noir. Puis il fallut attendre le soir pour obtenir une louche de soupe aux navets et une pomme de terre bouillie.

Entre-temps, on nous fit tenir au garde-à-vous sur le terrain détrempé où nous avions passé la nuit. Nous trouvant sur le bord de ce vaste champ, nous étions suffisamment près du mur extérieur pour voir la triple rangée de fils électriques qui le surmontait. Deux journées entières se déroulèrent ainsi, prolongées par une dernière passée là-même où nous nous trouvions. Bien qu’il ne plut pas à nouveau, le sol et les couvertures étaient encore humides. Betsie se mit à tousser. Je sortis de ma taie le chandail bleu de Nollie ; je l’enroulai autour de Betsie à qui je donnai quelques gouttes de vitamines. Toutefois, le lendemain matin, elle éprouva de violentes douleurs intestinales. Tout au long de cette deuxième journée, elle dut demander à l’impatiente officière qui commandait notre file, l’autorisation d’aller au fossé qui nous tenait lieu de toilettes.

Le troisième soir, alors que nous nous préparions à dormir à la belle étoile, on nous donna l’ordre de nous présenter au bureau d’enregistrement des nouveaux arrivants. Après dix minutes de marche, nous étions devant le bâtiment. Une lente procession dans le couloir nous conduisit à une vaste pièce. Et là, sous l’impitoyable lumière des plafonniers, nous apparut un spectacle lugubre. Arrivée près du bureau où quelques officiers étaient assis, chaque prisonnière devait déposer sa couverture, sa taie d’oreiller ou tout autre possession et grossir ainsi le tas déjà formé par les précédentes. Quelques bureaux plus loin, chacune devait se déshabiller complètement et subir, nue, l’inspection d’une douzaine de SS avant d’entrer dans la salle des douches. Puis elle revenait, vêtue seulement d’une légère robe de prisonnière et d’une paire de chaussures. Rien d’autre. Et pourtant Betsie avait besoin de son chandail ! Elle avait besoin des vitamines ! Et surtout nous avions besoin de notre Bible. Comment s’en passer dans un tel endroit ? Mais comment pouvais-je, sans mon uniforme, la dissimuler à tous ces regards scrutateurs ?

Nous approchions du premier bureau. Fouillant fébrilement dans ma taie d’oreiller, je parvins à en extraire le flacon de vitamines et je le tins bien serré dans ma main. A contre-coeur, nous déposâmes tout le reste sur le tas qui ressemblait de plus en plus à une montagne.  » Mon Dieu « , priai-je,  » tu nous as donné ce précieux Livre. Tu l’as préservé au travers des vérifications et des inspections, Tu l’as utilisé si souvent…  » Je sentis Betsie chanceler à mes côtés et je la regardai angoissée. Elle était livide, les lèvres crispées. Un surveillant passait près de nous. Je le suppliai, en allemand, de nous indiquer l’emplacement des toilettes. Sans se donner la peine de nous regarder, il fit un signe de la tête en direction de la salle de douches.

Timidement nous sortîmes du rang pour nous diriger vers la vaste salle qui sentait le moisi, avec des rangées de robinets de douches. Elle était vide, attendant l’arrivée d’un prochain lot de cinquante femmes nues et tremblantes.  » S’il vous plaît « , demandai-je au SS qui gardait l’entrée,  » où sont les toilettes ?  » ll ne me regarda pas plus que le précédent.  » Utilisez les écoulements  » dit-il sèchement, en claquant la porte derrière nous. Pour quelques minutes, nous étions seules dans cette pièce où nous devions revenir dépourvues de tout, y compris de nos propres vêtements. Entassées derrière la porte, se trouvaient les robes qui nous étaient destinées. Sur le devant et dans le dos de chaque robe, par ailleurs tout à fait ordinaire, on avait découpé un X et cousu à sa place un morceau de tissu de couleur différente.

Et puis, empilés dans un coin à l’autre bout, nous aperçumes une série de vieux bancs de bois. Bien que rendus visqueux par la moisissure et grouillants de blattes, ces bancs revêtirent à mes yeux un air de mobilier céleste…  » Le chandail ! Enlève le chandail !  » murmurai-je, cherchant à attraper l’attache que j’avais autour du cou. Betsie me tendit le chandail dans lequel j’enroulai aussitôt la Bible, le flacon de vitamines, avant de dissimuler le précieux paquet sous les bancs. Et c’est ainsi que dix minutes plus tard, en revenant dans cette pièce avec les autres, nous ne nous sentions pas pauvres mais riches, enrichies par une preuve supplémentaire de la sollicitude de Celui qui restait notre Dieu, aussi à Ravensbruck. Nous restâmes sous la douche aussi longtemps que l’eau glacée coula et nous la sentions apaiser nos peaux irritées par les piqûres des puces. Ensuite, encore ruisselantes d’eau, nous noûs approchâmes de la pile de robes, évaluant les tailles, nous les passant de l’une à l’autre, cherchant celle qui nous irait à peu près. Pour Betsie, je découvris une robe à manches longues et amples, sous laquelle elle pourrait mettre le chandail bleu, dès que l’occasion se présenterait. Je me hâtai d’en enfiler une à mon tour, avant de récupérer le petit paquet et de le glisser au plus vite sous ma robe.

II formait une protubérance que l’on aurait pu apercevoir d’un bout à l’autre du Grote Mark. Je l’aplatis de mon mieux, en le poussant vers le bas, tout en enroulant le chandail autour de ma taille, mais il était impossible de le dissimuler complètement sous une robe aussi légère. Pendant tout ce temps, j’acquis l’extraordinaire conviction que cela n’avait aucune importance, que ce n’était pas mon affaire, mais celle de Dieu. Il me suffisait d’avancer.

Alors que nous ressortions de la salle des douches, les mains des SS fouillaient chaque prisonnière, devant, derrière et sur les côtés. Ils fouillèrent à trois reprises la femme qui se trouvait devant moi. Ils fouillèrent Betsie qui se trouvait derrière moi. Aucune main ne me toucha. A la sortie du bâtiment, une deuxième épreuve nous attendait en la personne d’une rangée de surveillantes qui examinaient à nouveau chaque prisonnière. Je raIentis le pas en arrivant près d’elle, mais la Aufseherin de service me poussa d’un geste brusque.
 » Avancez ! Vous ralentissez le rang !  »

C’est ainsi qu’à l’aube de ce matin-là, Betsie et moi entrâmes dans la chambrée huit, en y apportant, non seulement la Bible, mais une connaissance approfondie de Celui dont elle relate l’histoire. Trois femmes dormaient déjà sur la couchette que l’on nous avait indiquée. Elles firent de leur mieux pour nous laisser un peu de place, mais le matelas penchait et je ne cessais de glisser. Finalement, nous nous allongeâmes en travers du lit, tout en disposant épaules et coudes de la façon la plus satisfaisante possible. La couverture était en piteux état, à côté de celle que nous venions d’abandonner, mais l’entassement avait pour seul avantage de produire de la chaleur. Betsie, portant le chandail bleu sous sa robe à manches longues, se glissa entre les autres et moi. Elle cessa peu à peu de trembler et s’endormit. Je restai éveillée un peu plus tard, à suivre du regard la lumière d’un projecteur qui balayait le mur du fond, à entendre au loin, la voix de soldats qui montaient la garde autour des murs.

A Ravensbruck, l’appel avait lieu une demi-heure plus tôt qu’à Vught. Dès quatre heures et demie, nous sortions dans l’obscurité froide du petit matin pour nous tenir au garde à vous, rangées par cent en carrés de dix femmes sur dix. Après plusieurs heures de cet exercice, il nous arrivait parfois de regagner l’abri du bâtiment pour entendre aussitôt un nouveau coup de sifflet :  » Tout le monde dehors ! Rassemblez-vous pour l’appel !  » La chambrée huit était située dans le complexe de quarantaine. A côté de nous – peut-être intentionnellement pour mettre en garde les nouveaux arrivants – se trouvait le bloc disciplinaire. C’est de là que tout au long de la journée, et souvent même la nuit, nous parvenaient les rumeurs de l’enfer. Non pas des cris de colère ni rien qui évoquât la sensibilité humaine, mais les accents d’une cruauté totalement désinvolte, des coups assénés à un rythme régulier, scandés par des cris.

Debout en rangées de dix, nous aurions voulu nous boucher les oreilles, faire taire ces rumeurs. Mais nos mains tremblantes devaient rester le long de nos corps. A peine l’ordre de dispersion reçu, nous nous précipitions vers la porte de la chambrée huit, nous bousculant pour entrer plus vite, et rétrécir l’univers à des dimensions plus compréhensibles. Cela devenait de plus en plus dur. Ces quatre murs eux-mêmes abritaient une misère trop sombre, trop de souffrance apparemment inutile. Chaque jour ajoutait à l’absurde et à l’insupportable.

 » Seigneur Jésus, veux-tu porter cela à notre place ?  » Mais alors que tout le reste devenait de plus en plus étrange, une seule chose nous paraissait de plus en plus évidente. C’était le « pourquoi » de notre présence en ce lieu, Betsie et moi. Nous ne savions pas pourquoi les autres devaient souffrir aussi. Quant à nous, du matin jusqu’au soir, en dehors des moments passés dans les rangs de l’appel, notre Bible était le centre d’un cercle toujours grandissant de consolation et d’espérance. Semblables à des orphelins autour d’un grand feu, nous nous rassemblions autour d’elle, soumettant nos coeurs à l’action bienfaisante de sa lumière. Alors qu’autour de nous s’épaississaient les ténèbres, la beauté et la vérité de la Parole de Dieu ne cessaient d’augmenter leur éclat :
 » Qui nous séparera de l’amour du Christ ? Sera-ce la tribulation, ou l’angoisse, ou la persécution, ou la faim, ou la nudité, ou le péril, ou l’épée… ? Mais dans toutes ces choses nous sommes plus que vainqueurs par celui qui nous a aimés.  »

Pendant que Betsie lisait, j’observais sur les visages l’effet du lumineux message. Plus que vainqueurs… Ce n’était pas un souhait. C’était un fait. Nous le savions, chaque minute nous en apportant la preuve… Pauvres, haïes, affamées… nous étions plus que vainqueurs. Non pas nous « serons ». Nous sommes ! A Ravensbruck, la vie se déroulait sur deux plans distincts et incompatibles. D’un côté la réalité tangible, la vie extérieure dont l’horreur croissait chaque jour. Et de l’autre, la vie cachée en Dieu, celle qui, vérité après vérité, victoire après victoire, progressait sans cesse.

Mes mains tremblaient parfois, en sortant de sa petite housse cette Bible, tant elle était devenue mystérieuse pour moi. Elle était neuve, on venait à peine de l’écrire. Je m’étonnais parfois que l’encre fût sèche. J’avais toujours cru à la Bible, mais ce que nous lisions à ce moment-là n’était en rien affaire de croyance, mais une description pure et simple de la réalité, de l’enfer et du ciel, de la façon dont les hommes agissent et de celle dont Dieu agit. J’avais lu mille fois le récit de l’arrestation de Jésus, comment les soldats l’avaient frappé, méprisé, fouetté. Ici, de tels faits s’animaient de visages et de voix.

Chaque vendredi nous rapportait l’humiliante visite médicale. Le couloir de l’hôpital où nous attendions n’était pas chauffé et la fraîcheur de l’automne imprégnait les murs. Et pourtant il nous était interdit de croiser nos bras pour nous réchauffer. Nous devions garder les bras le long du corps et défiler lentement devant un groupe de gardiens ricanants. Je me demande quel plaisir pouvait leur procurer la vue de jambes squelettiques et d’estomacs boursouflés. Aucun spectacle n’est plus misérable que le corps humain négligé et méprisé. De même, je n’ai jamais compris pourquoi nous devions nous déshabiller entièrement. Lorsqu’enfin, nous arrivions à la salle d’auscultation, un homme examinait notre gorge, un autre – probablement un dentiste – regardait nos dents, un troisième entre nos doigts. C’était tout. Nous remontions alors le long couloir pour récupérer, à la porte, notre robe marquée d’un X. C’est au cours d’une de ces matinées d’attente dans le couloir glacial, qu’un autre passage de la Bible s’anima pour moi. Il était nu sur la Croix. Je ne savais pas… Je n’y avais pas pensé… Les tableaux, les crucifix sculptés le représentaient toujours avec au moins un morceau d’étoffe. Mais je compris tout à coup que c’était seulement le signe du respect et de la considération de l’artiste. Mais, oh, à ce moment précis de l’Histoire, un autre vendredi matin, il n’y avait eu aucun respect. Pas plus que je ne pouvais en lire sur les visages qui nous entouraient.

Je me penchai vers Betsie qui se trouvait devant moi dans le rang. Ses omoplates maigres faisaient saillie devant moi sous sa peau bleuie.  » Betsie, ils l’ont déshabillé Lui aussi…  » J’entendis devant moi un petit cri d’étonnement.  » Oh, Corrie, et je ne lui ai jamais dit merci !  »

Extrait de « Dieu en enfer – avec Corrie ten Boom à Ravensbrück », par John et Elizabeth Sherill, éditions Ligue pour la Lecture de la Bible.

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